Dr BOUMEHDI Bounhir
Médecin radiologue
Une fiction inspirée de la pratique quotidienne de la radiologie médicale
On l’appelait le Collectionneur.
Dans les couloirs et le deux étages de son centre de radiologie, le Dr B.B. passait pour un homme discret, affable et souriant. Une voix calme, une politesse ancienne. Rien, absolument rien, ne laissait deviner l’obsession qui l’habitait.
Dans son bureau, derrière une porte que personne n’a le droit de franchir, s’alignaient des armoires métalliques. Des dizaines.
À l’intérieur, soigneusement classés, des milliers de clichés radiologiques.
Crânes, thorax, bassins, vertèbres, mains déformées par le temps ou la maladie.
Chaque image portait une date, un numéro, parfois une annotation manuscrite, fine et précise, comme une écriture d’horloger.
Pourquoi garder ces fragments d’anatomie, alors que la loi, la science et le bon sens recommandaient la numérisation ?
Pourquoi garder les vestiges d’un monde revolu ?
La question finit par intriguer, puis inquiéter.
Un soir, après le départ du personnel, une infirmière remarqua de la lumière dans le bureau du médecin radiologue.
Le Dr B.B. était là, seul, entouré d’images étalées sur le sol, disposées comme les pièces d’un puzzle impossible.
Il semblait chercher un ordre secret, une correspondance invisible.
Lorsqu’il leva les yeux, son regard n’était ni fou ni coupable.
Il était habité.
L’enquête fut discrète. Administrativement polie.
Officieusement inquisitrice. On parla de manie, de collectionnite, de trouble obsessionnel.
Mais rien ne tenait vraiment.
Le Collectionneur n’amassait pas au hasard. Il sélectionnait.
Chaque image correspondait à un instant précis, à une trajectoire humaine interrompue.
Il ne conservait pas des organes.
Il conservait des histoires.
Un ancien interne, curieux, osa l’interroger.
— Que cherchez-vous, docteur ? demanda-t-il un matin.
Le Dr B.B. sourit.
Un sourire triste, presque tendre.
— Je cherche ce que le corps avoue quand la bouche se tait.
Alors la vérité commença à se dessiner, lentement, comme une révélation, enfouie sous plusieurs couches de silence.
Le Dr B.B. avait perdu quelqu’un. Longtemps auparavant.
Une mort mal expliquée. Un diagnostic trop rapide. Un cliché manquant.
Depuis ce jour, il collectionnait non pas pour accumuler, mais pour comparer.
Pour relire le corps humain comme on relit un vieux manuscrit sacré, à la recherche d’une phrase oubliée.
Chaque image était une lettre. Chaque anomalie, un mot. Chaque série, une phrase inachevée.
Il espérait recomposer une vérité universelle, une faute invisible de la médecine, une erreur que l’on répète parce qu’on refuse de regarder assez longtemps.
Son obsession était traversée par la mémoire, le deuil, la culpabilité héritée.
Les images n’étaient pas froides.
Elles étaient habitées.
Elles parlaient de vies modestes, de douleurs silencieuses, de corps qui avaient porté le poids de l’injustice sans jamais protester.
Un soir, on le trouva assis au milieu de ses clichés, immobile.
Devant lui, une dernière image complétait enfin la série.
Le puzzle était achevé.
Il n’y eut ni scandale, ni arrestation.
Seulement une retraite anticipée.
Les armoires furent scellées.
Les images archivées.
Mais ceux qui ont croisé le regard du Collectionneur savent une chose.
Il ne cherchait pas la maladie. Il cherchait la vérité. Et peut-être aussi, dans ce labyrinthe d’ombres et de lumières, une forme de pardon.

