Dr BOUMEHDI Bounhir
Médecin radiologue
Dans nos salles d’attente, dans nos cabinets et nos services d’imagerie, nous voyons passer chaque année des milliers de femmes victimes de violences, souvent silencieuses, parfois résignées, toujours vulnérables.
Beaucoup ne porteront jamais plainte.
Certaines par peur, d’autres pour préserver une famille fragile, d’autres encore parce qu’elles redoutent de ne pas être crues.
Et pendant ce temps, leurs corps gardent la mémoire des coups : fractures non diagnostiquées, contusions profondes, luxations négligées, traumatismes répétés.
Des blessures qui se sont consolidées seules, mal, et qui laissent dans l’os, dans la chair, des marques indélébiles.
Ce sont précisément ces marques que la radiologie sait lire, analyser et documenter.
Lorsque la parole est empêchée, les images deviennent un témoignage.
Lorsque les faits sont anciens, c’est la science qui vient en soutien.
La radiographie, le scanner et l’IRM permettent aujourd’hui d’identifier des traumatismes survenus des années auparavant.
Une fracture ancienne consolidée de manière anormale — avec un cal osseux irrégulier et asymétrique — raconte une histoire.
Une histoire de violence souvent passée sous silence.
Ce type d’image, bien connu des médecins légistes, constitue un élément puissant pour étayer un dossier judiciaire.
Elle renforce la crédibilité d’une victime qui, parfois tardivement, ose enfin parler.
Le scanner thoracique, lui, révèle des fractures costales anciennes, parfois multiples, parfois d’âges différents.
Ces différences d’ancienneté sont un indice fort : elles montrent non pas un accident isolé, mais une répétition d’actes violents.
Pour un expert, ce langage du corps est clair.
Pour la justice, il est déterminant.
Dans d’autres cas, c’est le cerveau qui garde la trace du passé.
Un scanner ou une IRM peuvent montrer une hémorragie intracrânienne résorbée, des micro-lésions, ou une atrophie localisée.
Autant d’images qui traduisent un choc violent, parfois très ancien.
Des images qui disent ce que la victime n’a jamais pu dire.
La radiologie permet aussi de détecter les séquelles d’un traumatisme articulaire mal soigné : épaule instable, ligaments arrachés, genou abîmé.
Là encore, le lien avec un acte violent est parfois évident.
Et puis, il y a le visage, zone si souvent atteinte lors d’agressions.
Un scanner facial ou un cliché panoramique dentaire peuvent montrer une fracture ancienne de la mâchoire, une dent cassée, une reconstruction osseuse anormale.
Ces éléments appuient fortement une plainte tardive, car un traumatisme osseux ne ment jamais.
Je le rappelle en tant que radiologue : notre discipline n’est pas seulement un outil de diagnostic, elle est aussi un outil de vérité.
Les médecins radiologues sont au service des femmes victimes de violences.
Nos images leur offrent un espace sûr, impartial, scientifique.
Elles permettent de donner un corps — au sens propre — à des violences que l’entourage, la société ou même la victime ont longtemps tenté d’effacer.
Lorsque les mots sont étouffés, ce sont les os, les tissus et les cicatrices internes qui parlent.
L’imagerie médicale devient alors une voix.
Une preuve.
Une reconnaissance.
Et pour beaucoup de femmes, elle devient la première étape vers la justice.
La première preuve que leur douleur a existé.
La première fois — parfois — que quelqu’un regarde vraiment leurs blessures et leur dit : “Je vous crois.”

