Par Dr BOUMEHDI Bounhir – Médecin-radiologue
Dans le grand data center de la médecine marocaine, la radiologie est un peu comme un moteur de rendu haute définition : elle capte, décode, reconstruit et illumine.
IRM, scanner, échographie... les rayons X n'ont plus rien de mystérieux, et les étudiants en médecine s’en sont emparés pour faire de leur thèse un cliché fidèle – parfois pixelisé – des enjeux de santé d’une époque.
Zoom sur les chiffres : Entre 2010 et 2023, près de 4 800 thèses de doctorat en médecine générale ont été soutenues dans les cinq grandes facultés de médecine du Royaume.
Sur ce stock scientifique, environ 520 sont directement branchées sur des sujets d’imagerie médicale, soit un taux de 11 %.
En 2022, ce pourcentage a grimpé à 14 %, signal faible mais clair que l’image médicale commence à occuper le devant de l’écran.
Alors, que révèlent vraiment ces travaux ? Exploration guidée, non pas par GPS, mais par rayons X.
1. Radiologie thoracique : quand le poumon parle en pixels
C’est l’un des dossiers les plus ouverts sur les bureaux des étudiants : plus de 90 thèses dédiées aux poumons et à ce qu’ils cachent.
Tuberculose pulmonaire : ex-star des sujets (30 thèses), elle semble perdre de son grain avec la baisse progressive de son incidence.
Cancer bronchopulmonaire : en pleine ascension, avec 18 thèses visant un diagnostic plus précoce via la TDM.
Embolie pulmonaire : 10 étudiants se sont penchés sur la précision de l’angioscanner.
Spoiler : il reste l’arme fatale.
2. Ostéo-articulaire : le squelette mis à nu
Avec 70 thèses au compteur, les os ne manquent pas d’intérêt.
Les fractures et luxations tiennent la vedette, surtout dans les services d’urgences.
L’IRM du genou, chouchoute des sportifs, s’invite dans de nombreuses études.
Les maladies chroniques comme la polyarthrite rhumatoïde ou l’arthrite juvénile totalisent 12 travaux… preuve que le système immunitaire aime aussi les contrastes.
3. Neuroradiologie : quand la matière grise devient matière à thèse
Ici, c’est le royaume des AVC et des IRM de diffusion.
28 thèses sur les AVC.
10 sur les traumatismes crâniens.
Le reste ? Sclérose en plaques, tumeurs cérébrales, hydrocéphalie... autant de segments scannés avec finesse.
4. Imagerie abdominale : entre viscères et silence
Plus de 50 thèses ont tenté d’éclairer le ventre humain.
L’échographie hépatique et la cirrhose forment un duo gagnant : 15 travaux.
Le scanner des traumatismes abdominaux s’impose comme sujet de prédilection, notamment dans les CHU “urgento-dépendants”.
Foie, reins, pancréas... parfois relégués dans les zones d’ombre des bibliothèques de thèses.
5. Imagerie mammaire : du cliché au pronostic
Sujet sensible, enjeu de santé publique : plus de 45 thèses s’y sont attaquées.
Mammographie : présente dans 80 % des travaux.
IRM mammaire : sujet montant, surtout chez les patientes à risque génétique élevé (7 thèses).
Et pourtant, peu de ces thèses s’intéressent à l’impact psychologique du dépistage.
Un flou à éclaircir ?
6. Imagerie pédiatrique : petits patients, grands enjeux
Seulement 30 thèses recensées… un peu léger, vu les enjeux.
Échographie transfontanellaire, bronchiolite, malformations digestives : les thèmes tournent en boucle.
La dimension éthique du recours à l’imagerie chez l’enfant reste encore sous-explorée.
7. Thèmes transversaux : IA, radioprotection et autres bugs du futur
Depuis 2018, 11 thèses ont osé l’intelligence artificielle – oui, même dans les facs marocaines.
Radioprotection : à peine 8 thèses. Alarmant ? Oui.
D’autant plus que la dose cumulée de radiations chez les patients fait rarement l’objet de suivi dans la pratique quotidienne.
Numérisation et histoire des technologies : 4 travaux à la croisée des sciences et de la mémoire. Sympa, mais trop discret.
8. Radiologie interventionnelle : image active, science discrète
À peine 14 thèses recensées, malgré un potentiel énorme.
Thrombectomie, embolisation, biopsies guidées : autant de gestes qui sauvent mais qui restent (encore) l’apanage des CHU les mieux dotés.
Le secteur privé ? Encore timide sur cette branche, faute de plateforme académique ou de data partagé.
Conclusion :
Si la radiologie est un projecteur, alors les thèses sont autant de tentatives d’en ajuster la focale.
De l’analogique au deep learning, du cliché pulmonaire granuleux à la cartographie neuronale en 3D, le Maroc médical compose peu à peu son atlas imagé.
Mais au fond, ces thèses – malgré leur nombre croissant – posent encore quelques questions qui mériteraient une relecture critique :
Pourquoi aussi peu de travaux sur l’impact de la surcharge des services d’imagerie ?
Pourquoi la radiologie pédiatrique reste-t-elle sous-documentée ?
Et pourquoi l’IA, omniprésente ailleurs, reste-t-elle cantonnée à quelques curiosités de fin de cycle ?
La radiologie marocaine avance, c’est certain. Mais pour transformer les thèses en véritables algorithmes de progrès, il faudra passer du copier-coller académique à l’innovation clinique, de l’exercice imposé à la vision éclairée.

